XIII

Professionnelle

Sael arriva huit minutes avant son quart.

C'était sa règle personnelle — pas le protocole du département, juste une habitude qu'il avait développée au fil des mois pour des raisons qu'il n'aurait pas pu expliquer clairement si quelqu'un lui avait demandé. Huit minutes. Suffisamment pour prendre connaissance des dossiers du jour, faire le tour des salles, vérifier que tout était en ordre avant que les autres arrivent.

Avant qu'elle arrive.

——

Le département d'interrogatoire du Royaume occupait le niveau souterrain trois — en dessous des archives, en dessous des quartiers logistiques, en dessous de tout ce qui avait des fenêtres. L'air y était différent, plus filtré, plus neutre, le genre d'air qui n'avait pas de mémoire. Sael aimait ça en théorie. En pratique il ne s'y habituait jamais vraiment.

Il scanna son badge au poste de sécurité auprès de Dren, le garde du matin; homme de peu de mots qui hochait la tête avec la régularité d'une machine.

Il entra dans le couloir principal.

Vérifia le tableau des dossiers.

Un prisonnier. Salle quatre. Dossier classifié niveau sept.

Sael était niveau cinq.

Il ne lut pas le dossier.

——

Elle arriva à l'heure exacte.

C'était toujours comme ça avec Koreli — pas en avance, pas en retard, à l'heure avec cette précision qui n'avait rien à voir avec la ponctualité ordinaire. La ponctualité ordinaire c'était une question de respect ou d'organisation. Chez elle c'était autre chose. Comme si le temps lui obéissait par habitude.

Sael l'entendit avant de la voir — ses pas dans le couloir, un rythme régulier et économe qui ne ressemblait pas à grand-chose depuis le poste de sécurité mais que Sael reconnaissait maintenant à distance. Six mois dans ce département apprenaient des choses.

Elle tourna le coin.

Grande — pas exceptionnellement, mais quelque chose dans sa façon de tenir les épaules ajoutait quelques centimètres à ce qu'elle était vraiment. Les cheveux noirs tirés en arrière avec la fonctionnalité de quelqu'un qui avait décidé une fois pour toutes que ça n'avait pas d'importance au travail. La veste de département sur les épaules, le badge au niveau de la poitrine, une valise noire dans la main droite qu'elle portait avec la désinvolture de quelqu'un qui transportait des documents.

Sael savait ce qu'il y avait dans la valise.

Il essayait de ne pas y penser.

— Sael, dit-elle en passant.

Pas un salut. Une confirmation de présence. Elle avait noté qu'il était là et l'avait signalé avec un mot.

— Koreli, dit-il.

Elle s'arrêta devant le tableau des dossiers. Le lut en quelques secondes — Sael la vit faire cette chose qu'elle faisait, absorber une page entière d'un regard sans que les yeux bougent vraiment, comme si l'information arrivait autrement que par la lecture ordinaire.

— La salle quatre est prête? dit-elle.
— Oui.
— Les enregistrements sont activés?
— Oui.
— Quelqu'un a parlé au prisonnier depuis hier soir?
— Non.

Elle hocha la tête — une seule fois, le hochement de quelqu'un qui enregistrait et classait.

— Bien, dit-elle.

Et elle continua vers son bureau.

——

Sael la regarda travailler depuis le couloir vitré.

C'était une des choses particulières du département — les bureaux donnaient sur le couloir par des panneaux transparents, une décision architecturale que personne n'avait jamais expliquée à Sael mais qu'il avait fini par interpréter comme une façon de rappeler à tout le monde qu'on était observé en permanence. Ici, personne n'avait vraiment de vie privée professionnelle.

Koreli semblait s'en ficher complètement.

Elle ouvrit son terminal. Lut. Prit des notes avec cette écriture compacte qu'il avait vue sur des rapports — petite, précise, rien de superflu. Elle but quelque chose de chaud sans regarder ce que c'était. Elle tourna deux pages du dossier papier — le niveau sept avait toujours un dossier papier, protocole de sécurité, pas de trace numérique pour les cas les plus sensibles.

Son expression ne changea pas.

Sael avait passé six mois à observer des interrogateurs — des gens bien, des gens compétents, des gens qui faisaient leur travail avec le professionnalisme qu'on attendait d'eux. Il les avait tous vus faire quelque chose avant d'entrer en salle. Une respiration. Un ajustement de posture. Quelque chose qui ressemblait à une préparation, une transition entre ce qu'on était dehors et ce qu'on devenait dedans.

Koreli ne faisait rien de tout ça.

Elle lisait. Elle prenait des notes. Elle finit sa tasse et la posa.

Se leva.

——

Dans le couloir, elle croisa Varena — l'autre interrogatrice senior du département, une femme imposante avec des augmentations visibles aux tempes qui lui donnaient cette légère asymétrie dans le regard. Elles échangèrent deux phrases que Sael n'entendit pas depuis sa position. Koreli hocha la tête une fois. Varena repartit dans l'autre direction.

Koreli revint vers Sael.

— Le prisonnier a mangé ce matin? dit-elle.
— Non.
— Bien.
— Tu veux que je fasse monter quelque chose pour toi avant—
— Non, dit-elle.

Pas brusquement. Juste définitivement. La différence était subtile et Sael l'avait apprise.

Elle prit la valise noire.

— Sael.
— Oui.
— Les enregistrements de la salle quatre — c'est toi qui gères ce matin?
— Oui.
— Si je presse le panneau gauche à l'entrée ils s'arrêtent. Si ça arrive tu notes l'heure et tu poses pas de questions.
— Compris, dit Sael.

Elle hocha la tête.

Et elle tourna vers le couloir de la salle quatre.

——

Sael la regarda marcher.

La valise dans la main droite. Les épaules droites. Ce rythme régulier et économe qui ne changeait pas.

La porte de la salle quatre s'ouvrit.

Se referma.

Sael regarda le panneau d'état à côté de la porte.

Enregistrements actifs.

Il retourna à son bureau. Se servit quelque chose de chaud qu'il posa devant lui sans y toucher.

Et décida de ne pas regarder l'horloge pendant un moment.

— FIN DU CHAPITRE —