VIII

Les appartements du Vecmus

Il n'avait jamais préparé cet espace pour quelqu'un. Le harem venait à lui dans d'autres pièces, dans des espaces qui n'étaient pas tout à fait les siens, des pièces tampons entre le Vecmus et ce qui restait d'Eidan après les journées longues.

Il fit le tour lentement. Pas grand-chose à faire — ses appartements étaient toujours ordonnés, une discipline apprise jeune dans une chambre de quatre mètres sur cinq.

Il déplaça quelque chose sur la table, le reposa au même endroit.

Il s'arrêta devant le panneau de son système de son. La musique ce soir — il savait déjà laquelle. Il l'avait su depuis le banquet sans se l'être formulé, cette certitude sourde que quelque chose dans le soir appelait un morceau précis. Il fit défiler. S'arrêta.

Lança.

Les premières notes remplirent l'espace — basses, lentes, quelque chose qui prenait son temps parce qu'il avait tout son temps. Eidan écouta une mesure, deux, avec la qualité d'attention qu'il réservait aux choses qui lui répondaient honnêtement.

C'était juste.

Il éteignit les lumières principales. Laissa les panneaux bleus du plafond à leur intensité basse — celle qu'il préférait, celle qui n'exposait pas tout.

Il alla s'asseoir.

Attendit.

——

La musique continuait.

Pas fort — une présence de fond, quelque chose de lent et de chaud qui semblait venir de partout et de nulle part à la fois.

Marcus entra. Un regard bref vers le plafond, vers les murs, cherchant la source avec cette habitude militaire de tout localiser dans un espace inconnu.

Il ne trouva rien.

Eidan le regarda chercher.

Puis il leva les mains vers le masque.

——

Il l'avait gardé plus longtemps que d'habitude ce soir. Pas par protocole — le protocole n'exigeait rien une fois les portes fermées. Par habitude. Par cette distance maintenue automatiquement même dans les espaces qui auraient dû être privés, cette façon qu'il avait de rester le Vecmus parce que c'était plus simple que d'être Eidan.

Ce soir il n'avait pas envie de simple.

Le masque se détacha avec le son léger qu'il faisait toujours — presque rien, une respiration — et Eidan le posa sur la table sans le regarder.

Marcus le regardait.

Pas le masque. Lui.

Eidan connaissait l'effet de son visage sur les gens — il l'avait connu toute sa vie, documenté dans les rapports du programme dès l'enfance, quantifié et mesuré et utilisé comme une donnée parmi d'autres. Il avait vu de la révérence, de la fascination, de la peur parfois chez ceux qui comprenaient ce qu'ils avaient devant eux.

Ce que Marcus avait dans les yeux n'était aucune de ces choses.

C'était plus simple. Plus direct. Quelque chose qu'il ne cherchait pas à habiller d'autre chose.

Eidan sentit quelque chose dans sa poitrine qu'il ne reconnut pas immédiatement — et prit une seconde à comprendre que c'était ça, juste ça, être regardé comme un homme et pas comme une fonction.

Il traversa la pièce.

——

Marcus avait les mains chaudes — une main dans le bas de son dos d'abord — ferme, directe, qui ne demandait pas la permission parce qu'elle lisait les réponses en temps réel — et Eidan sentit quelque chose lâcher dans ses épaules qu'il ne savait pas qu'il portait.

Marcus ne cherchait pas à être délicat. Pas de la brutalité — juste une présence franche, ancrée, le genre de contact qui savait exactement ce qu'il faisait. La main qui descendait sur les hanches d'Eidan avec cette certitude tranquille qui n'avait rien à voir avec la déférence du harem, rien à voir avec les corps qui le touchaient en sachant ce qu'il était et en ajustant chaque geste en conséquence.

Marcus ne l'ajustait pas.

Il le tenait.

Eidan avait les paumes à plat sur la poitrine de Marcus — les tatouages sous ses doigts, la chaleur de la peau, la sueur légère de quelqu'un qui revenait de trois semaines de campagne et qui était présent dans son corps d'une façon que Eidan reconnaissait et qui lui manquait sans qu'il l'ait jamais formulé. Il sentait les augmentations de Marcus sous sa peau comme quelque chose d'intégré, de vieux, pas si différent des siennes.

Marcus s'arrêta — pas d'hésitation, juste une pause délibérée — et le regarda avec cette attention directe.

— Tu ressembles pas à ce que j'attendais, dit-il. La voix plus basse qu'au banquet, le souffle légèrement court.
— Tu t'attendais à quoi?
— Quelque chose de plus construit. Plus performatif.
— Le masque c'est performatif, dit Eidan. Le reste c'est moi.

La main de Marcus sur sa hanche ne bougea pas — restait là, lourde et chaude, comme quelque chose qui n'avait pas l'intention de partir de sitôt. Marcus regarda son visage encore quelques secondes, la jointure entre le Vecmus et l'homme qu'il cherchait et ne trouvait pas.

Puis il reprit ce qu'il faisait.

Et Eidan le laissa.

——

Après, ils restèrent dans le noir.

Pas le noir complet — une lumière bleue très basse filtrait depuis les panneaux du plafond, suffisamment pour voir les contours sans tout exposer. Eidan était sur le dos, la respiration qui redescendait lentement, la chaleur de Marcus à côté comme quelque chose de nouveau dans l'espace qui avait toujours été le sien, seul.

Il ne demanda pas à Marcus de partir.

C'était déjà différent.

——

— Depuis combien de temps t'es chef d'armée? dit Eidan.
— Sept ans.

— T'aimes ça?

Un silence. Marcus considéra la question sérieusement — Eidan le sentit, cette façon qu'il avait de ne pas répondre immédiatement aux choses qui méritaient mieux que l'immédiat.

— J'aime gagner, dit Marcus. L'armée, c'est le moyen.
— Ce n'est pas la même chose.

— Non.

Eidan tourna la tête vers lui dans le noir. Marcus regardait le plafond avec cette expression qu'il avait eue pendant le banquet — à moitié ailleurs, à moitié ici. La sueur séchait lentement sur sa peau dans la lumière bleue. Les tatouages sur l'épaule, la ligne des augmentations au cou — quelqu'un de réel, de physique, qui occupait l'espace à côté de lui sans chercher à le remplir de mots inutiles.

Eidan appréciait ça.

— Tu as quelqu'un, dit-il.

Ce n'était pas une question.

Marcus ne répondit pas immédiatement.

— Oui.

— Tu l'aimes.

Pas une question non plus. Marcus tourna légèrement la tête — pas vers Eidan, juste un déplacement du regard dans le noir, quelqu'un qui cherchait comment répondre honnêtement à quelque chose d'honnête.

— Oui, dit-il.
— Et t'es quand même là.
— Et je suis quand même là.

Le silence entre les deux phrases n'était pas lourd — c'était juste l'espace d'un homme qui ne se racontait pas d'histoires sur ce qu'il venait de faire et pourquoi. Eidan trouva ça reposant d'une façon inattendue. Le harem mentait par omission en permanence — des sourires calibrés, des réponses construites pour plaire. Marcus disait oui à des questions difficiles sans chercher à les adoucir.

— Les détails vont changer, dit Eidan.
— Je sais.

— Ça te pose un problème?

Marcus réfléchit.

— Ça va lui poser un problème, elle va— dit-il. C'est pas la même chose.

Eidan regarda le plafond.

— Pourquoi moi? dit Marcus après un moment.
— Tu mangeais, dit Eidan. Pendant le banquet. Tout le monde performait — les soldats qui célébraient, le harem qui se montrait et séduisait. Les conseillers qui calculaient. Toi tu mangeais. Tu étais juste là, dans ta tête, à moitié ailleurs.

— C'est pas très flatteur comme raison.

— C'est la vraie.

Marcus fit un son bref — pas tout à fait un rire, quelque chose de plus surpris que ça.

— Et toi? dit-il. Pourquoi un concubin? T'as un harem entier.

Eidan prit un moment.

— Le harem c'est le travail, dit-il. Fonctionnel. Efficace. Je leur en demande pas plus et ils m'en donnent pas plus.
— Et moi?
— Toi t'es à moitié ailleurs pendant les banquets de victoire. Ça m'intéresse de savoir où.

Marcus se tut un moment.

— À la prochaine campagne, dit-il finalement. Aux décisions que j'ai pas encore prises. Aux hommes que je vais perdre et à ceux que je connais pas encore.

Eidan le regarda de profil dans la lumière bleue.

— T'as peur? dit-il.
— Non. Je calcule.

— C'est quoi la différence?
— La peur paralyse, dit Marcus. Le calcul avance.

Eidan resta silencieux un moment. Il connaissait ça — cette mécanique-là, remplacer ce qu'on ressentait par ce qu'on pouvait mesurer et contrôler. Il l'avait appris jeune, plus jeune que Marcus probablement, dans des couloirs qui sentaient l'antiseptique et la discipline militaire.

— Quelqu'un t'a appris ça, dit Eidan.
— L'armée.
— Avant l'armée.

Marcus tourna la tête vers lui cette fois. Le regarda dans le noir avec une attention nouvelle — quelqu'un qui réalisait que la conversation avait changé de nature sans qu'il l'ait vu venir.

— Mon père, dit-il finalement.

— Le mien aussi, dit Eidan.

Un silence différent des autres. Pas inconfortable — dense, comme deux personnes qui reconnaissaient quelque chose dans l'autre sans pouvoir encore nommer exactement quoi.

— Il est encore là? dit Marcus.

— Non. Je sais pas.

Marcus ne demanda pas comment. Eidan apprécia ça aussi.

— Le tien? dit Eidan.

— Non.

Ils ne dirent plus rien pendant un moment. La lumière bleue du plafond restait basse et constante. Quelque part dans le palais une porte se fermait, des pas dans un couloir lointain, la vie ordinaire du bâtiment qui continuait autour de cette pièce fermée.

— Tu dors? dit Marcus.
— Rarement bien, dit Eidan.

— Moi non plus.
— Je sais, dit Eidan. Ça se voyait pendant le banquet aussi.

Marcus fit ce son bref encore — cette fois ça ressemblait davantage à un vrai rire, court, surpris d'être là.

— Tu m'observais, dit-il.

— Oui.
— Depuis quand?

Eidan réfléchit honnêtement.

— Depuis que tu es entré dans la salle, dit-il. Tu te déplaçais comme quelqu'un qui cherche les sorties dans un endroit qu'il connaît pas encore.

— Vieille habitude.

— Je sais. Moi aussi.

Marcus tourna la tête vers lui une dernière fois dans le noir. Regarda son visage — le vrai visage, pas le masque, Eidan sans la distance du Vecmus — avec cette attention directe qui ne cherchait rien d'autre que ce qu'il avait devant lui.

— T'es différent de ce que j'imaginais, dit-il.
— T'imaginais quoi?
— Quelqu'un de plus seul.

Eidan ne répondit pas immédiatement.

— Je suis très seul, dit-il finalement.

— Je sais, dit Marcus.

Eidan regarda le plafond dans le noir et laissa cette phrase exister sans la démanteler. La chaleur de Marcus à côté, la lumière bleue, le silence du palais autour d'eux.

— Et la musique? Elle est parfaite. Comment c'est possible?

— Ça c'est classé secret défense. Need to know only, dit Eidan en riant.

C'était suffisant pour ce soir.

C'était même, pour la première fois depuis longtemps, beaucoup plus que suffisant.

— FIN DU CHAPITRE —