Le protocole du souper de fonction du Vecmus avait quarante-deux règles.
Marcus en connaissait dix-neuf.
Il avait passé les trois jours précédents avec le conseiller aux protocoles — un homme petit et précis qui parlait avec la densité de quelqu'un qui avait consacré sa vie à des distinctions que la plupart des gens ne verraient jamais — et avait absorbé ce qu'il pouvait avec la même méthode qu'il appliquait aux cartes de terrain. Les points critiques d'abord. Les détails ensuite. Ce qu'on ne pouvait pas improviser en dernier.
Dix-neuf règles.
Le conseiller avait dit que c'était suffisant pour ne pas offenser mortellement quiconque.
Marcus avait décidé de prendre ça comme un compliment.
La salle du souper de fonction était différente de la grande salle du banquet de victoire.
Plus petite — pas intime, rien dans le palais du Vecmus n'était vraiment intime, mais suffisamment contenue pour que chaque geste porte. Les murs de pierre noire couraient jusqu'au plafond haut sans fenêtres — la lumière venait d'en haut, des panneaux bleus et dorés qui donnaient à tout le monde le même teint légèrement irréel, comme si la salle existait hors du temps martien. Une longue table centrale en pierre polie, des surfaces tellement lisses qu'elles reflétaient les visages de ceux assis en face.
Trente-deux convives.
Marcus avait compté en entrant — vieille habitude — et avait localisé sa place avec le genre de précision qu'on développe quand les erreurs de positionnement coûtent des vies. Sa chaise était à la droite d'Eidan, séparée du Vecmus par exactement deux places vides que le conseiller avait refusé d'expliquer autrement que c'est le protocole.
Il s'assit.
Attendit.
Soren était à l'autre bout de la table.
Pas littéralement — pas le dernier siège, pas l'exil total. Mais suffisamment loin du centre pour que le message soit lisible par quiconque connaissait les codes. Quatre ans à la droite immédiate d'Eidan lors des soupers de fonction. Ce soir — neuvième siège à gauche, entre un général de deuxième rang et un conseiller aux augmentations qu'il connaissait à peine.
Soren prit sa place avec la précision de quelqu'un qui avait décidé que personne dans cette salle ne le verrait trébucher.
Il regarda Marcus s'asseoir à la droite du siège d'Eidan.
Prit son verre.
But.
Le Vecmus arriva à la troisième cloche.
Pas le costume ce soir — les soupers de fonction avaient leur propre code vestimentaire, quelque chose entre l'uniforme et la cérémonie, noir et or, les augmentations visibles aux poignets comme une signature plutôt qu'une arme. Le masque non plus. Les soupers de fonction étaient un des rares espaces officiels où Eidan apparaissait sans — une tradition ancienne dont personne ne connaissait plus l'origine exacte mais que tout le monde respectait.
Marcus vit son visage dans la lumière bleue et dorée de la salle.
Différent d'en privé. Pas moins réel — juste calibré différemment, une couche de surface qu'Eidan portait en public sans effort et qui ne ressemblait pas exactement au masque mais qui en remplissait la fonction.
Eidan s'assit.
La salle s'assit.
Les trente-deux premières minutes suivirent un script que Marcus ne connaissait pas complètement mais dont il reconnaissait la structure — des échanges rituels entre Eidan et les convives de rang, dans un ordre précis, commençant par sa gauche et progressant vers sa droite. Des formules courtes, des réponses attendues, le tout exécuté avec la fluidité de gens qui avaient fait ça des centaines de fois.
Marcus écouta sans parler.
C'était la règle dix-sept — le concubin ne prenait pas la parole lors d'un souper de fonction avant d'y avoir été invité par le Vecmus. Explicitement. Par son nom.
Il attendit.
Deux places à sa gauche, Eidan progressait dans le script avec cette attention légèrement détachée qu'il avait en public — présent et ailleurs simultanément, comme si une partie de lui observait la scène de loin pendant que l'autre la jouait.
Ce fut à la quarante-cinquième minute qu'Eidan s'arrêta. Pas dramatiquement — juste une pause légèrement trop longue dans le script, suffisamment pour que les convives les plus attentifs lèvent les yeux. Soren leva les yeux. Marcus sentit quelque chose changer dans l'atmosphère de la salle sans pouvoir le nommer exactement.
Eidan prit son verre.
Le tint.
Ne but pas.
— J'ai une annonce, dit-il.
Trois mots. La même voix que pour — mes magnifiques fauves — chaude, précise, qui portait sans effort. La salle se tut avec cette qualité particulière du silence qui savait qu'il allait entendre quelque chose d'important.
Eidan posa son verre.
Tourna la tête vers Marcus.
— Marcus, dit-il. Commandant en chef de l'armée du royaume. Mon concubin.
Pas une question. Pas une présentation. Une désignation — le genre de phrase qui reconfigurait l'espace autour d'elle simplement en étant dite.
Marcus sentit trente et un regards se poser sur lui simultanément.
Il ne bougea pas.
— À partir de ce soir, dit Eidan, le protocole s'ajuste en conséquence. Le conseiller vous transmettra les détails.
Il reprit son verre.
But.
Le script reprit.
À l'autre bout de la table — au neuvième siège à gauche — Soren regardait le reflet de son propre visage dans la pierre polie de la table.
Il avait su que ça viendrait. Depuis le banquet, depuis — où tu veux —, depuis la façon dont Eidan avait traversé la salle avec cette trajectoire linéaire et sans ambiguïté. Il avait su et il s'était préparé et il était là ce soir avec la précision de quelqu'un qui avait décidé que personne ne le verrait trébucher.
Il voyait quand même.
Pas sa chute — ce n'était pas ça, pas encore, il avait encore sa place dans le palais, encore une fonction, encore des codes qu'il connaissait mieux que quiconque dans cette salle.
Ce qu'il voyait c'était l'espace que Marcus occupait maintenant à la droite d'Eidan. La façon dont cet espace avait toujours existé en attente de quelqu'un sans que Soren l'ait jamais compris.
Quatre ans.
Il avait occupé quatre ans un espace en attente.
Le général de deuxième rang à sa gauche dit quelque chose. Soren répondit correctement, au bon moment, avec le bon registre. Il connaissait les codes.
Il prit son verre.
But.
Marcus attendit la fin du souper pour parler à Eidan.
Pas longtemps — les soupers de fonction se terminaient à la septième cloche avec la même précision qu'ils commençaient, les convives qui se levaient dans l'ordre inverse de leur rang, les formules de départ dans le même script que les formules d'arrivée.
Quand la salle se vida suffisamment, Marcus s'approcha.
— Tu aurais pu me prévenir, dit-il.
— Oui, dit Eidan.
— T'as choisi de pas le faire.
— Oui.
Marcus le regarda — ce visage en lumière bleue et dorée, la couche de surface publique qui se dissolvait lentement maintenant que la salle se vidait.
— Pourquoi?
Eidan prit un moment.
— Je voulais voir comment tu gérais, dit-il.
— Et?
Les lèvres d'Eidan bougèrent légèrement — pas tout à fait un sourire, quelque chose de plus retenu que ça.
— Tu as pas bougé, dit-il. Trente et un regards simultanés et tu as pas bougé.
Marcus regarda le plafond un instant.
— C'est un test?
— C'était une observation, dit Eidan. La nuance compte.
Marcus baissa la tête et croisa le regard d'Eidan dans la lumière qui se vidait lentement de la salle.
— La prochaine fois, dit-il. Tu me préviens.
Eidan ne répondit pas immédiatement.
— Peut-être, dit-il finalement.
Ce qui, Marcus allait l'apprendre, était chez Eidan une forme de oui.