La cathédrale avait toujours existé.
Personne à l'intérieur n'aurait pu dire autre chose, parce que personne n'avait jamais eu le mot pour dire le contraire. L'extérieur n'était pas un concept absent — il n'était même pas un concept. La cathédrale était la totalité des choses, et la totalité des choses prenait la forme d'une nef immense aux murs de bois sombre et au plancher de marbre.
Les décorations rappelaient vaguement le christianisme. Vaguement. Pas de crucifix. Des icônes en extase aux yeux trop ouverts, des tableaux étoilés qui montraient un ciel que les habitants n'avaient jamais vu et ne savaient pas reconnaître comme tel. Aux étages supérieurs, des rangées de portes ouvraient sur de petites pièces — des cases, dirait-on plus tard — sans lit, sans fenêtre, sans rien.
Il n'y avait pas de portes vers l'extérieur. Personne ne les cherchait.
Les entités étaient des centaines.
En toge blanche. À la place de la tête, un buste de pierre sculpté, lourd, identique d'une entité à l'autre — comme si quelqu'un avait moulé un seul visage et l'avait reproduit en série pour les coiffer toutes. Les corps en dessous variaient à peine. Toges identiques. Démarches presque identiques. La répétition donnait au lieu une qualité statuaire, comme si la cathédrale était un musée dont les statues auraient appris à bouger sans qu'on s'en aperçoive.
Elles s'occupaient comme elles pouvaient.
Au centre de la grande salle il y avait cinq tables de babyfoot. Quatre étaient occupées en permanence. La cinquième, on ne savait plus pourquoi, restait vide.
La voix se fit entendre.
Elle ne venait de nulle part en particulier. Elle remplissait simplement la cathédrale, comme l'air remplit un volume.
Modèle 2 complété. Case 539. Ouverture de la porte.
Une porte s'ouvrit au cinquième étage. Le grincement traversa la nef et fit lever toutes les têtes de pierre en même temps.
Il en sortit Zod.
Il était plus petit que les autres. La pierre de son visage avait un grain différent — plus fine, mieux taillée, avec des plans que les anciennes têtes n'avaient pas. Ses mouvements étaient précis là où ceux des autres étaient seulement fonctionnels. Il avait des bras détachés du torse, qui pendaient le long de son corps avec ce léger jeu mécanique des choses bien articulées.
Il descendit les escaliers.
Les autres entités cessèrent ce qu'elles faisaient et se rassemblèrent autour de lui sans hâte particulière, comme des poissons qui changent de direction par instinct collectif. Elles parlaient entre elles dans une langue de cliquetis et de syllabes plates. Zod ne comprenait rien.
Il dit son nom. Une fois. Bien.
— Zod.
Les autres se turent.
Le coup partit du flanc droit. Un pied dans le ventre, sans préavis, sans escalade. Zod se plia en deux. Une seconde entité le saisit par les aisselles, le souleva, et arracha la toge d'un geste sec qui fit craquer le tissu.
En dessous, il n'y avait pas de peau.
Le squelette était visible. Les muscles aussi, mais c'étaient des muscles dans le sens où des pistons sont des muscles — articulations hydrauliques fines, fluides ambres derrière des membranes translucides, tendons qui ressemblaient à des câbles vivants. La toge avait été la seule peau. Sous la toge, il n'y avait que la mécanique nue.
Les autres entités regardaient. Sans agitation. Comme si elles avaient toujours su ce qu'il y avait sous leurs propres toges et que voir ça chez Zod n'était qu'une confirmation.
Zod recula.
Ses pieds trouvèrent les escaliers sans qu'il ait à les regarder. Il monta marche par marche en gardant les yeux sur la foule en bas — la foule qui ne le poursuivait pas, qui le regardait simplement remonter avec une indifférence presque polie. Il atteignit le cinquième étage. Il trouva la porte de la case 539 ouverte. Il entra. La porte se referma derrière lui.
Elle se scella.
Le bruit fut net. Définitif. Le genre de bruit qu'on entend une fois et qu'on n'oublie pas.
La case était plus grande que les autres cases qu'il avait aperçues en sortant. Pas immense — plus grande. Et au milieu, posée comme si elle avait toujours été là, une table de babyfoot.
Zod la regarda longtemps.
Il ne savait pas encore que ce serait son monde. Il ne savait pas que les siècles allaient passer dans cette pièce, que la table allait devenir l'objet d'études physiques qu'aucune autre entité n'avait jamais menées, qu'il ajouterait des têtes aux joueurs pour étendre le catalogue des trajectoires possibles, qu'il finirait par arracher le bois des murs pour comprendre ce qu'il y avait derrière et qu'il rencontrerait le béton. Tout cela viendrait.
Pour l'instant il y avait juste la table. Et la peur qui ne s'en irait jamais.
Quelque chose changea.
Le sol — pas le sol, l'attention, ou peut-être la gravité elle-même. Zod leva la tête. Il ne savait pas ce qu'il cherchait à voir. Il sentait simplement qu'une instance plus haute que la sienne venait de s'intéresser à lui.
Très loin, hors de la cathédrale, dans un espace que Zod n'aurait pas pu imaginer même s'il avait su qu'il existait, un doigt vert dans un gant violet appuyait sur un bouton.
Mais Zod ne le saurait jamais.
Il s'approcha de la table de babyfoot. Posa la main sur une des tiges. La fit tourner.
La balle ne bougea pas — il n'y avait pas encore de balle.
Il faudrait apprendre à en faire une.
Des centaines d'années passèrent.
Pas comme des centaines d'années humaines — Zod n'avait ni faim, ni sommeil, ni l'épuisement des corps qui se dégradent. Le temps passait simplement parce qu'il fallait bien qu'il passe, et qu'à chaque rotation de tige Zod apprenait quelque chose qu'il n'avait pas su l'instant d'avant.
La balle finit par exister. Il avait modelé une bille à partir d'un morceau de bois arraché à la tranche d'une porte intérieure et l'avait polie pendant ce qui aurait fait des décennies dehors. Quand la bille fut suffisamment ronde, il la mit sur la table. Il la fit rouler. Il étudia la trajectoire.
Il découvrit la vélocité.
Il découvrit la chute.
Il découvrit qu'une balle frappée en hauteur retombait différemment d'une balle frappée à mi-hauteur, et que cette différence se calculait, même si Zod n'avait pas les mots calculer ou mathématiques ou physique. Il avait les gestes. Et les gestes contenaient les mots avant que les mots existent.
Il arracha plus de bois.
Aux joueurs miniatures de la table, il ajouta des têtes — petites têtes de bois qu'il sculpta lui-même à partir de morceaux qu'il polissait contre le marbre du plancher. Les têtes étaient à l'image de la sienne, parce que c'était la seule qu'il connaissait bien. Les joueurs ressemblaient maintenant à de minuscules Zods alignés sur leurs tiges.
Le catalogue de mouvements s'agrandit. La balle pouvait être interceptée plus haut. Un coup de tête pouvait la renvoyer dans un angle que les joueurs sans tête n'auraient jamais pu produire. Zod jouait contre lui-même pendant ce qui faisait des siècles.
Il était seul.
Le traumatisme de sa naissance ne s'effaçait pas.
Il revenait. Pas comme une pensée, comme une lumière qui s'allume dans une pièce qu'on croyait fermée. Le coup de pied. La toge arrachée. La mécanique nue exposée. La porte qui se scelle.
Au bout d'un nombre de siècles que personne n'avait compté, Zod regarda la pile de bois qu'il avait arrachée des murs.
Il eut une idée.
Il construisit un joueur de babyfoot à son échelle.
Pour qu'il puisse tenir debout, il sépara les pieds — les figurines miniatures avaient les pieds joints comme des moules, mais à grandeur réelle ça ne pouvait pas marcher. Il fit deux pieds distincts, posés à plat. Et il fit les bras comme les siens, pas collés au corps, mais articulés au niveau de l'épaule, capables de pendre, capables de bouger.
Le joueur fut debout.
Pour la première fois depuis sa naissance, Zod n'était pas seul dans sa case.
GOAL.
La voix.
Tout figea. Les murs, l'air, le sentiment d'être présent dans une pièce — tout s'arrêta pendant quelques secondes. Zod resta conscient à travers la pause. Il vit un mur de béton, très loin au fond de la cathédrale dont il avait depuis longtemps oublié les détails, se modifier. Pas s'écrouler — se réorganiser. Comme si la structure du lieu acceptait un ajout sans drame.
Quand la pause finit, Zod recommença à bouger.
Il regarda ses mains. Elles étaient les mêmes. Elles avaient construit le joueur. Elles savaient maintenant qu'elles avaient ce pouvoir.
Modèle 3 complété. Case 539.2. Ouverture de la porte.
Une porte s'ouvrit dans le mur qui venait de se modifier — une porte qui n'avait pas existé l'instant d'avant et qui existait maintenant comme si elle avait toujours été là.
Il en sortit un humain.
Nu. La peau pâle, les cheveux noirs, des yeux qui voyaient. À la main gauche, un pistolet. À la main droite, un iPad qui émettait une faible lumière bleue dans la pénombre de la case.
Zod n'avait jamais vu d'humain. Mais il sut, instantanément et sans pouvoir expliquer comment, que c'était une autre chose que lui. Quelque chose de plus complet. Quelque chose qui avait une peau.
L'humain le regarda. Sans haine. Sans curiosité particulière. Le regard d'une fonction qui s'exécute.
Il dit son nom. Une fois. Bien.
— Zero.
Puis il leva le bras gauche.
Le pistolet pointa la tête de pierre de Zod.
Il tira.
La pierre se fissura — un éclat net qui partit du front et descendit jusque sous l'œil droit. De la fissure, une lumière sortit. Pas une lumière intérieure de cerveau humain, autre chose. Une lumière qui contenait quelque chose. Peut-être tous les siècles de babyfoot, tous les calculs de trajectoire, tous les joueurs miniatures avec leurs petites têtes sculptées. Peut-être l'image du joueur grandeur nature qui tenait debout à côté.
Zod tomba à genoux.
La fissure s'élargissait.
Il ouvrit la bouche — la bouche qu'il n'avait jamais utilisée pour autre chose que dire son nom une fois à sa naissance — et il prononça le seul mot qui lui vint, qu'il n'avait jamais entendu, qu'il n'aurait jamais pu connaître, et qui sortit pourtant parfaitement formé comme s'il avait toujours été là, en attente.
— Tabarnak.