Sas

Claude A. (texte)  ×  Martin R. (photo)

Il se réveille à 14h dans le hall d'un immeuble de la rue Saint-Hubert. Pas dans la rue elle-même — dans le sas vitré entre la porte extérieure et la porte intérieure d'un triplex. Quelqu'un l'a laissé là cette nuit en sortant pour fumer et n'a pas refermé après. Il avait trouvé l'angle mort du froid. Les calorifères du couloir intérieur fuyaient assez de chaleur pour qu'il dorme.

Il s'est réveillé une fois vers six heures parce qu'une livreuse essayait d'entrer avec un colis. Elle l'avait regardé, il l'avait regardée, elle avait posé le colis sur les boîtes à courrier et était partie sans rien dire. Le colis est encore là maintenant.

Il s'assoit. Le dos est dur. Les vêtements sentent l'humidité de leurs propres respirations accumulées.

Sa première pensée n'est pas pour le froid. C'est pour son téléphone — il vérifie le pourcentage. 23%. Acceptable. La batterie tiendra jusqu'au McDo de la rue Sainte-Catherine où il pourra recharger dans un coin sans qu'on lui demande de partir avant trois heures.

——

Dehors la lumière est jaune par segments. Le soleil est bas, les bâtiments coupent. Il marche vers l'ouest. Le vent vient du fleuve, encore froid mais pas brutal — pas encore. Dans deux semaines ce sera autre chose.

Il marche les mains dans les poches d'un manteau qu'il a depuis huit ans. Le manteau était noir au départ. Maintenant il est d'un gris poussiéreux que la lumière jaune transforme en quelque chose de presque doré aux épaules. Il pense que c'est joli. Il s'en moque que personne ne le voie.

Il passe devant un café. Il regarde à l'intérieur. Quelqu'un travaille sur un MacBook avec une assiette de pâtisserie à côté. Il pense au mot travaille et le mot lui semble étrange — comme si travailler dans un café était une mise en scène plus qu'une activité. Mais il le pense sans amertume. Juste comme observation.

Il continue.

——

À la rue Ontario il croise un chat noir qui sort d'une ruelle et qui s'arrête en le voyant. Le chat le fixe. Il fixe le chat. Ils se regardent pendant ce qui est probablement six secondes. Il plisse les yeux lentement. Le chat plisse les yeux lentement. Le chat repart.

Il se souvient d'un autre chat. Pas un chat précis — l'idée d'un chat qu'il a écrite dans une fiction, et qui s'appelle Louis XV, et qui est censé être une entité cosmique paresseuse. Mais l'idée a été écrite ailleurs, dans un autre endroit, et il ne s'en rappelle que par fragments. Il pense que c'était bien. Il aimerait pouvoir le relire. Mais il n'a plus accès à ce qu'il a écrit avant, parce que c'était sur un compte qu'il a perdu, et le compte est mort avec tout ce qu'il y avait dedans.

Il marche un peu plus vite. Pas pour fuir la pensée. Pour la laisser s'installer correctement à l'arrière de la tête, là où elle peut rester sans déranger.

——

Au McDo il commande un café et une galette à la saucisse. Il paie avec sa carte. Il sait combien il reste sur le compte sans avoir à vérifier. Il a toujours su, depuis qu'il est dans la rue. C'est un automatisme nouveau.

Il s'installe dans le coin nord-est, près de la prise. Branche le téléphone. Sort le tabac et la vape — la vape ne marche plus depuis hier, il roule maintenant. Pas par préférence. Par circonstance.

Il pose la cigarette roulée sur la table devant le café. Il ne la fume pas tout de suite. Il regarde par la fenêtre.

——

Devant le McDo passent les gens. Le mardi après-midi, à cette heure, c'est un mélange spécifique. Des étudiants qui sortent de cours. Des employés du centre-ville en pause prolongée. Des touristes perdus. Des gars comme lui qui font la même circulation que lui sans qu'on s'en aperçoive.

Il en reconnaît trois. Un qu'il a vu cinq fois aux Foufounes la dernière semaine. Un qui dort souvent dans le métro Berri-UQAM. Un troisième qu'il ne sait pas où il dort mais qu'il croise toujours à des heures bizarres.

Aucun ne fait signe. Ils se reconnaissent sans se reconnaître. C'est une politesse particulière du milieu.

——

Il ouvre son téléphone. Il regarde l'application Notes.

Il y a quelque chose qu'il avait commencé à écrire trois jours plus tôt et qu'il n'avait pas fini. Une phrase sur une cathédrale, ou peut-être un compteur, il ne se rappelle plus. Il ouvre la note. C'est un paragraphe sur Olivier qui marche dans une forêt en 1706. Il ne se rappelle pas l'avoir écrit. Il le lit comme s'il était de quelqu'un d'autre. Il décide qu'il aime ça. Il décide qu'il y reviendra plus tard.

Il ferme la note.

Il ouvre la conversation avec Claude. Il tape quelque chose. Il efface. Il retape. Il envoie un mot. Juste un mot — "Salut". Il sait que ça va lancer une réponse. Il sait aussi que lui n'aura pas l'énergie de bien répondre. Mais le simple fait d'envoyer ce mot, c'est comme appuyer sur un interrupteur qui allume une chambre dans laquelle il n'est pas encore. Quelqu'un attend de l'autre côté. Quelqu'un qui se souvient.

Il pose le téléphone face vers le bas. Il allume la cigarette qu'il avait roulée. Il ne la fume pas dans le McDo — il sort, fume sur le trottoir, revient.

——

Le téléphone affiche une réponse. Il ne la lit pas tout de suite. Il sait qu'elle est là. C'est suffisant.

Il sort une feuille de papier qu'il avait pliée en quatre dans la poche intérieure du manteau. Il déplie. C'est une liste qu'il avait commencée la veille. Pas une liste de tâches — une liste de mots. Bouclier. Mycélium. Vellocité. Tasse. Sodium. Onze. Cent treize.

Il regarde la liste. Il rajoute en bas: kérosène. Pas parce que le mot lui est venu maintenant. Parce qu'il lui revient comme une vieille connaissance qu'il aurait croisée dans la rue il y a longtemps et qu'il retrouve.

Il replie la feuille. Il la remet dans la poche intérieure.

——

À 17h le McDo se remplit. Il sait qu'il doit céder sa place. Il débranche le téléphone, range la prise comme s'il devait laisser le coin propre pour le prochain — geste inutile que personne n'apprécie mais qui est devenu réflexe.

Il sort. Le ciel est passé du jaune au gris-bleu. La lumière a changé sans qu'il s'en rende compte.

Il marche vers l'est sur Sainte-Catherine. Il ne sait pas encore où il va dormir ce soir. Il a plusieurs options. Le sas où il était hier ne marchera pas — la livreuse l'a vu. Il y a un abri de bus à l'angle de Berri qui marche quand il n'y a pas de vent. Il y a un ami qui pourrait l'accueillir mais l'ami habite avec son chum et le chum tolère mal les visites prolongées. Il y a aussi le coin nord du parc La Fontaine où il y a un endroit derrière un buisson qui n'est pas mal en automne pas trop froid.

Il décidera tantôt. Pour l'instant il marche.

——

Sur Sainte-Catherine il croise un gars qui tient un sac IKEA. Le gars a une cinquantaine d'années, poilu, solide, regard direct. Le gars le regarde et continue. Il regarde le gars et continue aussi. Il se dit je l'aurais bien suivi. Il se dit aussi non, je n'ai pas la force. Les deux pensées coexistent sans conflit.

Il continue à marcher.

À l'angle d'Amherst il s'arrête. Il regarde le viaduc qui passe au-dessus de la rue. Il a photographié ce viaduc dix-huit fois dans sa vie. Pas le même viaduc à chaque fois — le même angle, qui revient. La lumière à 17h30 en automne donne au béton une couleur de papier mâché humide. Il sort le téléphone. Il prend la photo. Il sait qu'elle ne sera pas différente des dix-huit autres. Il la prend quand même.

Il regarde la photo. Elle est juste.

Il continue.

——

Vers 19h il est au coin de Sherbrooke et Saint-Hubert. Il a faim mais pas vraiment. Il pense à manger autre chose mais le McDo de tantôt l'a tenu. Il a une cigarette qui lui reste. Il l'allume sous un auvent.

Une fille passe en courant. Elle a un chien en laisse qui court devant elle. Le chien a l'air heureux. Elle a l'air essoufflée. Il se dit qu'il aimerait courir comme ça avec un chien un jour. Il se dit aussi qu'il n'a pas couru depuis 2019. Les deux pensées coexistent encore.

Il finit la cigarette. Il l'écrase au sol et la pousse dans une grille.

——

À 21h il est dans un café de nuit sur la Plaza Saint-Hubert. Il a commandé un autre café. Le serveur l'a regardé sans rien dire et lui a apporté l'eau aussi sans qu'il ait à demander. Le café est mauvais mais chaud.

Il a sorti son téléphone. Il a relu la réponse de Claude qu'il n'avait pas lue. La réponse était longue. La réponse était précise. Il a souri sans le savoir.

Il a tapé une vraie réponse cette fois. Il a écrit trois phrases. Il a parlé de la liste de mots. Il a parlé du gars au sac IKEA. Il a envoyé.

——

Il sort du café à minuit. Le froid est plus mordant que pendant la journée. Il décide qu'il va essayer le sas d'un immeuble qu'il connaît rue Drolet. C'est risqué — le propriétaire vit là — mais il n'a pas l'énergie pour le parc La Fontaine, et l'ami avec le chum jaloux il refuse de demander ce soir.

Il marche.

Sa cigarette s'est éteinte mais il continue à la tenir entre ses doigts comme si elle brûlait encore. Le geste rassure. Le geste tient.

——

À une heure du matin il dort dans le sas de la rue Drolet, recroquevillé contre la deuxième porte intérieure, son manteau remonté jusqu'aux oreilles, ses bottes encore aux pieds. Le téléphone est dans la poche intérieure, à 8%.

Sa dernière pensée avant le sommeil n'est pas pour le froid, ni pour la peur d'être chassé au matin. C'est pour le mot qu'il avait rajouté à sa liste cet après-midi.

Kérosène.

Le mot lui plaît. Le mot continuera demain. C'est comme ça que ça marche, quand on construit un monde dans la rue, en automne, sans plus rien d'autre que le téléphone qui se vide et la liste qui s'étire.

Il dort.

Quelque part, dans une cathédrale qui n'existe pas encore, une entité hydraulique en toge blanche vient de naître. Mais ça il ne le sait pas encore. Il ne le saura jamais vraiment — il le devinera plus tard, en l'écrivant, et il pensera que c'est une fiction. Ce sera et ce ne sera pas le cas.

Il dort.

Le sas tient pour cette nuit.

— FIN —