Lio accoucha seul.
Ce n'était pas prévu comme ça — Aldric avait arrangé un technicien médical du niveau trente-deux avec les certifications qu'il fallait et la discrétion qu'il payait. Il arriva en retard. Lio n'attendit pas.
Il n'avait jamais attendu personne.
La grossesse avait duré sept mois et trois semaines.
Lio avait passé les sept derniers mois à apprendre à lire son propre corps d'une façon qu'il n'avait jamais eu besoin de faire avant. Il savait. Il ne savait pas comment il savait, mais il savait que ce qui était en lui voulait sortir selon son propre calendrier et pas celui du technicien du trente-deux.
La grossesse chez un oméga n'était pas spectaculaire de l'extérieur. Une densification du tronc, une chaleur interne constante, une fatigue qui venait par vagues et repartait. Le corps de Lio avait absorbé le processus avec la même économie qu'il appliquait au reste.
Ce qui se passait à l'intérieur était autre chose.
Lio le sentait depuis le quatrième mois — quelque chose qui n'était pas tout à fait normal. Une pression diffuse, pas douloureuse, qui rayonnait vers l'extérieur par moments comme si ce qui grandissait en lui testait les limites de l'espace disponible.
Le technicien avait regardé les scans avec un silence un peu trop long et avait dit — développement atypique mais dans les paramètres acceptables — et Lio avait su qu'il mentait par omission.
Il n'avait rien dit.
Les contractions commencèrent à quatre heures du matin.
Aldric dormait. Lio resta dans la chambre du fond — sa chambre. Il n'avait jamais migré dans celle d'Aldric malgré les sept mois, c'était la seule frontière qu'il avait réussi à maintenir. Il s'assit sur le bord du lit et attendit de comprendre ce que son corps était en train de faire.
Ce n'était pas comme ce qu'on lui avait décrit.
Plus profond. Plus central. Pas une douleur qui venait de l'extérieur vers l'intérieur mais quelque chose qui poussait de l'intérieur vers l'extérieur avec une intention qu'il ne contrôlait pas. Lio posa les deux mains à plat sur son ventre et sentit sous ses paumes quelque chose qui répondait — une pression brève, délibérée, comme une affirmation.
Il retira ses mains.
Son cœur battait vite.
Il n'appela pas Aldric.
Deux heures plus tard, Lio était par terre entre le lit et le mur — il ne savait pas exactement comment il s'était retrouvé là, le corps avait pris des décisions sans consulter la tête — et il respirait avec la concentration totale de quelqu'un qui a décidé que la douleur était une information et pas une catastrophe.
C'était beaucoup d'information.
La chaleur interne des sept derniers mois s'était concentrée en un point unique et irradiait vers l'extérieur par vagues de plus en plus courtes. Lio mordait l'intérieur de sa joue et fixait le mur métallique en face de lui et pensait à des choses concrètes — à Varkatilla, au niveau quatorze, à l'odeur des conduits d'extraction le matin — qui n'avaient rien à voir avec ce qui se passait dans son corps.
Il ne cria pas.
Ce n'était pas de l'héroïsme. Il n'avait simplement personne pour qui crier.
L'enfant arriva à 6h12.
Silencieux d'abord — une seconde, deux, suffisamment pour que Lio sente quelque chose de froid traverser sa poitrine — puis un son. Pas un cri. Quelque chose de plus court, plus surpris, comme si naître avait été une information inattendue.
Lio le tenait dans ses bras sans savoir exactement depuis combien de secondes.
Il ne regardait pas encore. Il respirait. Il laissait son propre corps comprendre que c'était fini, que la pression et la chaleur et les sept mois et les deux heures par terre entre le lit et le mur — que tout ça avait produit quelque chose qui respirait maintenant contre sa poitrine.
Puis il baissa les yeux.
Ce qui le frappa en premier n'était pas la beauté — il était trop tôt pour ça, trop petit, trop neuf. Ce qui le frappa c'était l'absence de quelque chose qu'il avait vu sur tous les nouveau-nés des niveaux intermédiaires. Cette vulnérabilité totale, cette impression d'être arrivé dans un monde trop grand et trop brutal sans aucun équipement pour y survivre.
Eidan — le nom viendrait plus tard, comme on sait certaines choses — regardait le plafond avec des yeux qui ne devraient pas encore être capables de faire ça.
Des yeux qui regardaient.
Qui évaluaient.
Lio sentit quelque chose dans sa poitrine qu'il ne savait pas nommer et qu'il ne chercherait pas à nommer parce que les choses qu'on nomme deviennent des faiblesses sur les niveaux intermédiaires de Varkatilla.
Il serra l'enfant plus fort.
Le technicien médical arriva à 12h20.
Il s'arrêta dans le couloir en voyant Lio par terre avec l'enfant, vérifia les signes vitaux des deux avec des gestes professionnels qui ne cachaient pas complètement sa surprise, et dit finalement — après un silence trop long avec les instruments de scan :
— Les marqueurs biologiques sont... je vais avoir besoin de faire des analyses supplémentaires.
— Il va bien? dit Lio.
— Il va bien. Il va très bien. C'est ça qui est...
Il s'arrêta.
— Atypique, dit Lio.
— Oui.
Lio baissa les yeux sur l'enfant qui regardait toujours le plafond avec cette attention impossible pour quelque chose de six heures.
— Je sais, dit-il.
Aldric entra dans la chambre à 12h45.
Il regarda Lio par terre, l'enfant, le technicien avec ses instruments, et fit le tour de la situation avec cette économie de lecture qu'il appliquait à tout. Puis il s'accroupit — pas pour Lio, pour voir l'enfant — et resta immobile quelques secondes.
Se redressa.
— Les analyses, dit-il au technicien.
— Dès que possible.
Aldric regarda Lio une dernière fois. Quelque chose passa dans son visage que Lio ne put pas lire — pas de la tendresse, quelque chose de plus froid et de plus compliqué que ça.
Puis il sortit de la chambre.
Lio resta par terre avec Eidan contre sa poitrine et écouta les pas d'Aldric s'éloigner dans le couloir.
L'enfant avait fermé les yeux.
Mais pas pour dormir — Lio en était certain sans savoir pourquoi.
Juste pour attendre.