Mauve
II

Mauve

Les peaux vibraient.

Pas comme un bourdonnement — comme une attention. Chaque peau de la pile contre le mur nord remuait légèrement, indépendamment des autres, dans des directions qui n'auraient pas dû coexister dans une même pile. Quelque chose les triait. Quelqu'un les triait. Ao ne se retourna pas pour regarder. Elle savait qu'on ne devait pas regarder pendant que la chose travaillait.

Elle gardait les yeux sur le mur sud.

——

Le bruit qu'on entend pas mais qu'on sait c'est ça qu'on entend.

Le mur sud commençait à se modifier sans bouger.

Ao l'avait remarqué d'abord par la peau — la chaleur de la pièce avait changé sans que la température change. Puis par les yeux — la peinture beige du mur restait beige, mais le beige ne signifiait plus la même chose. Comme si quelqu'un avait fait passer le mur dans un autre régime de présence sans modifier son apparence.

Elle compta jusqu'à six mentalement.

Au sixième, le craquement arriva.

——

CRACK.

Pas un son qui venait du mur. Un son qui était le mur en train de cesser d'être un mur.

Une main apparut.

Pas tout de suite — pas en une fois. La main sortit du mur en plusieurs étapes, comme si elle traversait des couches successives qui résistaient avec des coefficients différents. D'abord les doigts. Puis la paume. Puis le poignet. Le bras était habillé d'une manche en peau d'ours. Ao reconnut le point de couture la première seconde. Coffee Maker lui avait montré ce point un hiver, sans dire pourquoi.

La main tenait une carabine.

Vieille. Bois sombre. Pas une arme moderne. Le genre d'arme qu'on aurait trouvée dans un poste de traite il y a trois siècles. Une carabine qui n'avait aucune raison d'être à Tokyo en l'an quelle-année-on-était.

——

Le bras avança lentement dans la pièce.

Pas vers Ao. Vers l'espace à côté d'elle — précisément là où quelqu'un d'autre aurait pu se tenir, si le monde avait décidé d'ajouter une présence supplémentaire à cette pièce. La carabine pivota légèrement dans cette direction. Elle visait quelque chose qui n'était pas encore là.

Un détour vert phosphorescent encadrait le bras à l'endroit où il sortait du mur. Pas une lumière au sens habituel — quelque chose entre une lumière et une instruction. Le vert pulsait à un rythme régulier qu'Ao reconnut vaguement, sans pouvoir le situer. Peut-être une fréquence cardiaque. Peut-être un compte à rebours déguisé en battement.

Le bras s'immobilisa.

——

Une seconde main sortit du mur, à un mètre de la première.

Celle-là n'avait pas d'arme. Paume ouverte vers le haut. Le geste universel qui voulait dire viens ou attends selon le contexte. Ao comprit immédiatement lequel des deux c'était.

La main lui fit signe d'avancer.

Puis elle se retira dans le mur.

Le bras à la carabine se retira aussi.

——

Les deux trous restèrent — deux ouvertures encadrées de vert phosphorescent, l'une à hauteur d'épaule, l'autre à hauteur de hanche. Ao se leva. Elle ne décida pas de se lever — son corps se leva. Elle remarqua le décalage sans s'y attarder. Quelque part dans son histoire récente, elle avait cessé d'être celle qui décidait des gestes mineurs.

Les deux trous se mirent à bouger.

Ils se rapprochèrent l'un de l'autre, lentement, en glissant dans le plan du mur. Le mur lui-même ne bougeait pas. Seuls les trous se déplaçaient. Quand ils se rejoignirent, il y eut un contact qui ne ressembla à rien de connu — pas une fusion, pas une superposition. Une adhérence. Comme si le mur avait toujours su que les deux trous devaient finir au même endroit et qu'il acceptait enfin la jonction.

Les rayures vertes pulsèrent une fois.

Puis la couleur changea.

——

Pas en transition douce — en rayures.

Le vert phosphorescent se mit à alterner avec des rayures mauves, comme un signal de transmission ancien qui cherchait sa fréquence. Les rayures défilèrent quelques secondes, indécises, puis se stabilisèrent. Le mauve gagna. Pas un mauve sombre. Un mauve lumineux, proche du magenta, qui aurait pu illuminer la pièce s'il avait choisi de le faire — mais qui restait contenu dans le contour du trou, refusant de se répandre.

L'intérieur du trou n'était pas creux.

C'était plein.

Une matière épaisse, à peine translucide, qui ressemblait à de la slime de film d'enfance. Quelque chose comme dans Ghostbusters 2. Ao s'en étonna brièvement — sa mémoire pop avait fait un raccourci comme ses mémoires pop le faisaient souvent, sans demander la permission. La slime mauve pulsait à un rythme légèrement différent de celui des rayures précédentes. Plus lent. Plus organique. Comme une respiration qui aurait été interrompue pendant des années et qui reprenait.

Derrière elle, les peaux ne vibraient plus.

Elles avaient disparu.

——

Non — elles n'avaient pas disparu. Elles avaient transitionné.

Ao ne se retourna pas pour vérifier. Elle savait. Le mot lui était venu sans qu'elle le cherche, et le mot était juste. Les peaux n'avaient pas été détruites. Elles avaient changé d'état narratif. Elles étaient ailleurs, ou elles étaient autre chose, ou elles étaient devenues les conditions de ce qui allait se passer ensuite. Quatre cent quatre-vingt-onze peaux qui s'appliquaient à quelque chose qui n'était pas un mur.

Cinq cents moins neuf.

Elle pensa que neuf manquait. Puis elle pensa que neuf n'avait peut-être jamais été destiné à être là.

Puis elle cessa de penser à neuf.

——

La slime mauve attendait.

Ao s'avança. Trois pas. Quatre. Le trou était à la hauteur de sa poitrine maintenant. Elle remarqua qu'elle ne sentait plus le sol de la même façon — comme si chaque pas vers le mur sud déchargeait légèrement son poids dans une autre direction.

Elle pensa à Coffee Maker.

Sois prête.

Elle l'était.

Son esprit fit le vide d'un coup — pas une décision, un effondrement contrôlé — et son corps se précipita dans le trou.

——

Le contact avec la slime fut immédiat et complet.

Pas froid. Pas chaud. Reconnaissant. C'était le mot qui lui vint pendant la fraction de seconde où elle eut encore le langage. Le fluide enveloppa son corps comme s'il avait été préparé pour cette forme exacte, depuis longtemps, dans une pièce qu'elle n'avait jamais vue. Il s'introduisit dans ses oreilles, ses narines, sa bouche entrouverte, sans agression, comme une eau qui aurait appris à respecter la cartographie interne d'un corps.

Elle eut deux pensées successives.

La première : c'est agréable.

La deuxième : c'est moi.

Puis elle perdit connaissance — pas brutalement, pas comme un évanouissement normal. Comme si elle s'endormait soudainement sans la période de relaxation qui précède habituellement le sommeil. Une chute directe dans le noir, sans la pente.

——

Un temps.

Elle ne sut pas combien.

——

Elle reprit connaissance d'un coup.

Pas comme on se réveille — comme on est rallumé. Elle se sentait étrangement bien. Rafraîchie, comme après s'être remise d'une overdose de caféine qui aurait basculé, à un moment précis qu'elle n'avait pas vu venir, en clarté.

Tout était noir.

Elle ne pouvait pas ouvrir ses paupières. Ou plutôt — elle avait l'impression qu'elle n'avait plus de paupières à ouvrir, que le concept même de paupière s'était mis en pause pendant la transition et n'avait pas encore été réactivé. Elle ne paniqua pas. C'était bien.

Elle attendit.

——

Des points apparurent.

D'abord un, puis trois, puis une douzaine, puis trop pour être comptés. De petits points de faible luminosité, clignotants, qui dansaient devant ses yeux — ou devant ce qui lui servait d'yeux dans cet état. Ils ne semblaient pas avoir de but au début. Ils flottaient, se croisaient, disparaissaient, réapparaissaient ailleurs. Comme des particules qui auraient été en attente d'instruction.

Puis, comme appelés par une tâche importante, ils commencèrent à s'organiser.

Lentement.

Méthodiquement.

——

Un paysage se dévoila.

Pas tout d'un coup — par couches. D'abord la ligne d'horizon. Puis les masses sombres qui se révélèrent comme des troncs d'arbres. Puis le sol, blanc, qui se révéla comme de la neige. Puis les détails — les empreintes anciennes, les ombres, la qualité particulière du ciel d'hiver dans une forêt qui n'avait pas été dérangée depuis longtemps.

Ce n'était pas le Japon.

Sa mémoire — sa mémoire à elle, ou la mémoire qui lui avait été récemment installée — lui envoya l'information avec une précision administrative : forêt laurentienne.

Ao avait grandi à Yokohama. Elle n'avait jamais quitté l'archipel. Forêt laurentienne aurait dû être un terme étranger. C'en était un. Et pourtant, le mot s'inscrivait dans son esprit avec le poids d'une donnée pertinente, comme si quelqu'un avait pris la peine d'ajouter la définition au bon endroit, juste à temps.

Elle accepta.

——

Une musique commença.

Elle n'entendit pas le début — la musique était déjà là quand elle commença à l'entendre, comme si elle avait toujours joué dans cette forêt et qu'Ao venait juste d'arriver à un endroit où on pouvait la percevoir. Des nappes électroniques lentes. Une pulsation grave. Une voix qui devait être quelque part mais qui n'était pas encore audible — la version instrumentale d'une chanson qu'Ao connaissait sans savoir d'où elle la connaissait.

Timeless.

Le mot apparut dans son esprit comme la forêt laurentienne était apparue. Une définition livrée juste à temps. La piste sonore d'un moment qu'elle n'avait pas encore traversé.

——

Une barre blanche se dessina au milieu du paysage.

Verticale. Fine. Lumineuse sans éclairer. Elle apparut à la hauteur des yeux d'Ao — à la hauteur où auraient été ses yeux si elle avait eu un corps stable dans cet espace — et elle se mit en attente.

Ao comprit qu'elle attendait quelque chose.

Quelque chose qu'on n'avait pas encore présenté.

——

La forêt retint son souffle.

La musique continua, lente, instrumentale, parfaitement neutre.

La barre blanche pulsa une fois, très doucement, comme un curseur dans une interface qui aurait été conçue pour quelqu'un qui n'avait pas encore appris à lire.

Et quelque part — pas dans la forêt, pas dans son corps, dans l'endroit en elle qui restait inchangé à travers les transitions — Ao sut qu'on allait lui demander de choisir.

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— FIN —