La salle avait changé de nature.
Pas d'un coup — par degrés, depuis le moment où Eidan avait disparu dans le couloir et que les torches avaient continué de brûler sans lui. La permission s'était répandue dans l'espace comme quelque chose qu'on avait retenu longtemps et qu'on lâchait enfin — pas du chaos, quelque chose de plus organisé que ça, une chaleur qui savait où elle allait.
Marcus chercha le masque blanc.
Il n'était plus là.
Les premières procédures avaient commencé dans le fond de la salle — une station médicale improvisée dans la lumière orange, trois techniciens en blanc qui préparaient les instruments avec des gestes précis et économes. Le premier soldat s'avança. Jeune — vingt ans peut-être, augmentations de base, une cicatrice à l'épaule droite qu'il allait perdre ce soir sans le savoir encore vraiment.
Il se déshabilla devant tout le monde.
Pas de honte — pas dans cette salle, pas ce soir. Les autres regardaient avec cette attention particulière des gens qui savaient qu'ils allaient traverser la même chose et qui cherchaient des informations.
Marcus regarda aussi.
La procédure prenait quarante minutes par soldat.
Marcus avait su ça intellectuellement — il avait les données, il avait traversé ça lui-même onze jours après La Nouvelle Corzen dans une salle médicale propre et froide avec Eidan qui lisait un rapport sans vraiment lire. Ce soir c'était différent. Ce soir il y avait quatre cents hommes et des torches et cette chaleur collective qui montait et la procédure se passait en public avec les autres qui—
Il s'arrêta de penser.
Un corps à côté de lui. Épaule contre épaule dans la densité de la salle — un soldat qui regardait dans la même direction, la respiration légèrement accélérée, la peau chaude sous l'uniforme qu'il avait à moitié défait.
Marcus ne bougea pas.
Le soldat ne bougea pas non plus.
Ce qui se passa ensuite n'était pas une décision.
Marcus apprendrait ça plus tard — ou ne l'apprendrait pas, parce que certaines choses n'avaient pas besoin d'être apprises, juste traversées. La main du soldat sur son avant-bras d'abord — pas une saisie, un contact, quelque chose qui demandait sans demander. Marcus sentit l'alloy sous ses propres doigts quand il posa la main sur la nuque de l'homme — la chaleur légèrement plus haute que la normale, le reflet bleu pâle dans la lumière des torches.
L'homme inclina la tête.
Marcus le laissa faire.
Autour d'eux la salle continuait — les procédures, la douleur courte et précise du premier soldat qui recevait l'alloy avec ce son particulier entre le souffle coupé et autre chose, les corps qui se cherchaient dans la chaleur orange. Marcus entendait tout ça comme une texture de fond pendant que ses mains trouvaient ce qu'elles cherchaient et que le soldat contre lui — plus jeune que lui, la peau encore intacte, pas encore transformée — répondait avec cette franchise des corps qui n'ont pas appris à se retenir.
Il chercha le masque blanc une deuxième fois.
Rien.
Un deuxième soldat s'approcha par la gauche. Marcus le sentit avant de le voir — l'odeur de sueur et de quelque chose d'autre, une main à plat sur son dos entre les omoplates, une présence qui ne demandait pas la permission parce que ce soir personne ne demandait la permission.
Marcus se retourna.
Le soldat le regarda — direct, sans calcul, les yeux brillants dans la lumière des torches. Quelque chose d'animal dans ce regard. Quelque chose qui ne connaissait pas son titre ni son rang ni ce qu'il était dans les couloirs du palais.
Juste un corps parmi les corps.
Marcus trouva ça reposant d'une façon qu'il n'aurait pas pu expliquer.
Il dériva dans la salle.
C'est le mot qui lui vint plus tard — dériver, comme quelque chose sans gouvernail dans un courant qui savait où il allait. Des mains, des bouches, la chaleur des torches et la chaleur des corps superposées jusqu'à ce qu'il ne sache plus distinguer l'une de l'autre. La sueur des autres sur sa peau d'alloy qui ne suait plus elle-même mais qui enregistrait tout — chaque contact amplifié légèrement, cette sensibilité nouvelle qu'il avait depuis la procédure et qu'il n'avait jamais vraiment explorée jusqu'à ce soir.
Dans le fond de la salle un autre soldat recevait l'alloy.
Le son qu'il fit — douleur et autre chose mélangés, quelque chose d'involontaire et de total — traversa la salle et fit quelque chose à tout le monde en même temps.
Marcus s'arrêta.
Chercha le masque blanc une dernière fois.
Toujours rien.
Il pensa à Eidan dans le couloir — le masque qui disparaissait, cette façon qu'il avait de créer quelque chose et de s'en retirer avant que ça commence vraiment. Marcus ne savait pas si c'était de la prudence ou de la cruauté ou si la distinction avait un sens ce soir.
Une main dans ses cheveux — ferme, sans hésitation. Marcus ferma les yeux.
Eidan n'était pas là.
Ce qui était là était suffisant.
Ce qui était là était même, dans la lumière orange des torches et la sueur et le son des procédures en arrière-plan, beaucoup plus que suffisant.
Il rentra aux appartements privés à quatre heures du matin.
Eidan était éveillé.
Il ne dit rien.
Marcus non plus.
Ils restèrent dans le noir un moment — la lumière bleue basse au plafond, la musique absente pour une fois, juste le silence de l'appartement autour d'eux.
Ce fut Eidan qui bougea en premier.