La salle de réunion du département était au niveau souterrain deux — un étage au-dessus de l'interrogatoire, un étage en dessous des archives. Pas de fenêtres. Une longue table en pierre claire, huit chaises, des panneaux d'affichage aux murs où circulaient des rapports cryptés que la moitié des présents n'avait pas le niveau requis pour lire.
Marcus arriva à neuf heures.
Sur le terrain de Koreli.
Il connaissait la salle — il y était venu deux fois en quatre ans, toujours invité, jamais en présidence. Aujourd'hui c'était différent. Le dossier des espions sud était passé au-dessus du niveau du département, et c'est le commandant en chef qui présidait quand quelque chose passait au-dessus.
Il prit la chaise au bout de la table.
Koreli était assise à mi-longueur sur le côté droit. Pas à côté de lui — elle n'avait pas pris la chaise réservée à la conjointe du président, parce qu'elle n'était pas ici comme conjointe. Elle était ici comme interrogatrice senior. Varena à côté d'elle. Sael en face. Quatre autres — deux militaires de l'analyse, un conseiller aux augmentations, le directeur du département qui avait l'air de quelqu'un qui aurait préféré ne pas être là.
Marcus salua chacun par son nom.
Il connaissait les huit.
— Les conclusions, dit-il.
Il déposa le dossier sur la table. Pas le dossier complet — la synthèse, douze pages, le genre de document qu'on faisait passer dans une salle comme celle-là.
— Trois équipes ont travaillé sur la sphère depuis quinze jours. Les augmentations, les biotechnologies, et la recherche militaire. Conclusions convergentes.
Il marqua une pause. Les huit attendaient.
— La sphère est une arme du sud. Active et fonctionnelle dans les conditions de test. Désamorcée au moment du déploiement par interférence extérieure.
— Quelle interférence? dit Sael.
— Le bouclier.
Un silence.
Pas court — celui qui s'installait quand quelque chose qu'on avait soupçonné devenait quelque chose qu'on savait.
— Confirmé par les équipes? dit Varena.
— Trois rapports indépendants. Concordants.
— Et l'état des espions?
— Même cause. Même bouclier.
Marcus regarda la table. Pas Koreli — il évitait son regard sans s'en rendre compte, ce qui était en soi une information qu'il aurait dû noter et qu'il ne nota pas.
— Le bouclier a un effet jusque-là? dit le conseiller aux augmentations.
— Apparemment.
— Sur l'arme et sur les porteurs.
— Oui.
Le directeur du département émit un son — pas un mot, quelque chose entre l'expiration et l'approbation. Sael hocha la tête lentement. Un des analystes posa sa tasse sur la table sans la regarder.
— C'est énorme, dit Varena.
Ce fut elle qui le dit la première.
Pas Marcus. Pas Sael. Varena, qui n'avait pas l'habitude des grandes phrases et qui choisissait ses mots avec l'économie d'une femme qui avait passé trente-quatre ans à interroger des gens — c'était énorme, et elle l'avait dit avant les autres parce qu'elle l'avait compris avant les autres.
Le conseiller aux augmentations applaudit. Pas fort. Une demi-seconde, par réflexe. Mais ça suffit.
Les autres suivirent.
Pas de grands applaudissements de salle de banquet — quatre personnes qui frappaient des mains brièvement autour d'une table, le bruit qui ne portait pas loin. C'était plus que ça. C'était une reconnaissance.
— Le Vecmus, dit Sael.
— Il protège plus loin qu'on pensait, dit le directeur.
— De combien plus loin?
— Plusieurs kilomètres. Peut-être davantage.
— Sans le savoir.
— Probablement sans le savoir.
— Je crois qu'il sait.
Le militaire qui avait dit ça — un des deux analystes, celui de gauche, celui que Marcus connaissait moins bien — ne précisa pas. Il avait dit les quatre mots et il les laissait exister. Sael tourna la tête vers lui une seconde. Le directeur du département décida de ne pas réagir.
Marcus enregistra la phrase et la classa sous à revoir.
Il leva les yeux.
Koreli n'avait pas applaudi.
Elle était assise droite, les mains à plat sur la table devant elle, et elle le regardait — pas le dossier, pas les autres, lui.
Le silence — son silence — durait depuis dix secondes maintenant.
— Koreli, dit Marcus.
— Les études.
Deux mots. La voix calibrée du département — celle qu'elle utilisait avec les prisonniers, celle qui n'avait rien à voir avec celle qu'elle utilisait à la maison. Marcus ne l'avait jamais entendue tournée vers lui dans cette pièce.
— Quoi les études.
— Je veux les voir.
— Je peux te les apporter ce soir.
— Maintenant.
La salle se tut.
Pas d'un coup — par degrés, à mesure que les sept autres comprenaient ce qui était en train de se passer et choisissaient de ne pas y participer. Sael baissa les yeux sur sa tasse. Varena ne bougea pas. Le directeur du département décida que le mur en face était soudainement intéressant.
Marcus garda la voix neutre.
— J'ai pas tout avec moi.
— Va les chercher.
C'était dit.
Pas fort — Koreli ne haussait jamais la voix, c'était une des choses qu'il avait appris à son sujet la première année. Mais dit. Devant sept personnes. Dans la salle où elle travaillait, à la table où elle avait sa chaise, avec cette autorité qu'elle portait dans cet espace et que Marcus avait sous-estimée en entrant.
Il la regarda.
Elle soutint le regard.
— C'est trop simple comme explication, dit-elle. Trois rapports concordants en quinze jours sur une arme qu'on connaît pas, une technologie qu'on connaît pas, un effet du bouclier qu'on a jamais mesuré avant. Trop propre.
— Les équipes sont compétentes.
— Je remets pas en question la compétence. Je remets en question la vitesse. Et l'angle.
— Quel angle.
— Le tien.
Un silence.
Marcus respira par le nez. Pas un soupir. Une recalibration.
— Précise.
— T'as commandé trois études sur un effet du bouclier. T'as pas commandé d'études sur autre chose. Tu cherchais ce que t'as trouvé.
— Ce que les rapports ont trouvé.
— Ce que les rapports ont cherché, dit Koreli. C'est pas la même chose.
Elle marqua une pause. Pas pour l'effet — pour le laisser entendre.
— Si c'est pas le bouclier, c'est quoi d'autre. Personne dans cette salle a posé la question. Et personne va la poser maintenant parce que tout le monde a déjà applaudi.
Le conseiller aux augmentations regarda ses mains.
Varena ne bougeait toujours pas — Marcus comprit en croisant son regard une demi-seconde qu'elle avait pensé la même chose, qu'elle avait peut-être pensé la même chose depuis le marché, et qu'elle n'avait pas dit. Sael leva légèrement les yeux. Quelque chose passa entre lui et Koreli qui n'avait pas besoin d'être nommé.
— Tu veux quoi exactement, dit Marcus.
— Les études brutes. Les protocoles de test. Les contrôles. Tous les angles écartés et pourquoi. Pas la synthèse — les sources.
— Ce soir.
— Maintenant.
— J'ai dit que—
— J'ai entendu, dit Koreli. Va les chercher.
Trois mots.
La deuxième fois.
Marcus regarda la table — le dossier qu'il avait apporté, la synthèse de douze pages qui lui avait paru solide il y a vingt minutes et qui maintenant ressemblait à exactement ce qu'elle disait. Une synthèse. Une chose qui résumait sans documenter. Le genre de document qu'on faisait passer dans une salle pour obtenir des applaudissements et qu'on ne déposait jamais devant Koreli.
Il aurait dû le savoir.
Il se leva.
— Une heure, dit-il.
— Je serai là.
Il sortit dans le couloir du niveau souterrain deux et marcha jusqu'à l'ascenseur sans regarder personne. Derrière lui la salle resta silencieuse longtemps — il l'entendit en s'éloignant, ce silence particulier qui n'était pas l'absence de discussion mais l'absence de mots qu'on osait dire à voix haute.
Koreli avait raison.
Il n'avait pas commandé d'études sur autre chose.
Il chercha pourquoi en montant dans l'ascenseur et trouva la réponse avant le niveau zéro et décida de ne pas la formuler clairement avant d'avoir les documents.
C'était de la stratégie.
C'était aussi, et il le savait, exactement ce que Koreli venait de lui reprocher.